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11 juillet 2014

Théâtre :: Monsieur Malala

Saynète 1 : Le patron Roi

Le Chef, la Cheffette

Dans le bureau du Chef, au trentième étage de la Tour Plazza, se trouvait une canne à pêche en or.
Le Chef,  à la Cheffette :        Cadeau du MEDEF.
La Cheffette, l’œil qui brille : Elle est bien grosse…
Le Chef:                                 Premier prix de Chasse au Seniors, 2003.
La Cheffette :                         Je peux la toucher ?
Le Chef, avec un sourire narquois : Je m’en sers les jours de manifs. Tu verras, je te montrerai quand ils défileront pour demander la hausse du SMIC. (Il prend la canne et la positionne entre ses cuisses) Viens-là, tiens, prends-là bien…

En face de son grand bureau, il avait installé un grand écran qui lui permettait de suivre ce qui se passait dans ses locaux ainsi qu’à l’extérieur. En plongeant sa canne dans le vide à travers sa baie vitrée, il pouvait dérouler son fil invisible jusqu’à toucher le sol. Il prenait soin d’accrocher un billet de 200 euros à l’hameçon. Il était sur de pêcher à chaque fois ! Il se prenait pour un chirurgien en plaçant l’hameçon exactement près des membres influents qu’il souhaitait manipuler.

Le Chef et sa Cheffette sont allés déjeuner dans un restaurant quatre étoiles donnant la vue sur les toits de Paris. A peine une heure après être revenus dans leurs bureaux, il l’appelle.

Le Chef :        Tu veux la tenir encore et pêcher avec?
La Cheffette : Ah oui, j’ai hâte…

Elle s’est dépêchée dans le bureau de son bourreau en ayant pris soin de dégrafer son décolleté jusqu’au nombril. Le Chef observait sa télé quand elle entra sans frapper mais avec une coupable discrétion.

Le Chef, d’un gai sarcasme : Ils sont là, ils sont arrivé, regardes l’écran.

La Cheffette se mordillait les lèvres et s’était placée devant son chef, l’effleurant, presque collée à sa cuisse.

Les manifestants, vocalises, ballons géants et vuvuzelas : A bas l’argent, à bas le capitalisme (et autres blablas collectifs et tralalas au mégaphone).

Le Chef, lui tendant la canne : Tiens-là bien. J’ai mis cent euros seulement sur l’hameçon, tu vas voir comment ça va agir comme un aimant.

La Cheffette prend la canne et jette le fil avec dextérité dans le vide des trente étages. Le billet descendait et se voyait dans la télé virevolter comme s’il n’était pas attaché à l’hameçon. Le Chef mit un cigare dans sa bouche, l’alluma et tira une latte qu’il renvoya dans le cou de la Cheffette.

Le Chef, voyant que la canne est un peu lourde dans les mains de la cheffette : Descends encore… grades-la bien, attention, qu’elle ne te revienne pas dans ta bouche. Vise plutôt le moustachu là, en rouge…
La Cheffette : C’est le leader, il ne va pas y mordre.
Le Chef, hilare comme si elle avait dit la plus grosse bêtise de sa vie : Tu vas voir... les temps sont durs.
La Cheffette :      Il a vu le billet.
Le Chef :             Cinq, quatre, trois, deux… Eh voilà, il le met discrètement dans sa poche.
Le syndicaliste, vaillant : A bas l’argent…
Les manifestants: A bas le capitalisme
La Cheffette :      Je le remonte ?
Le Chef :          Pas tout de suite… laisses-le finir la manifestation, il sera meilleur à cueillir quand il aura retrouvé un peu plus de raison.



Saynète 2 : La mise au point

Le Chef, la Cheffette, le syndicaliste

Le jour de la manifestation, à la demande de son chef, la Cheffette avait remonté l’hameçon sans le syndicaliste. Ca l’avait frustré mais elle a gagné en désir de s’en faire son premier.
Le lendemain seulement, le syndicaliste avait reçu de la Cheffette une convocation avec pour seul contenu :
Rendez-vous dans le bureau du Roi, demain à 20h00
« On vous mate »
Les 100 euros vous sont offerts

Le Chef était entrain d’apprendre à la Cheffette comment était-il possible de se servir de la canne à pêche comme une matraque en la rentrant à la manière de poupées russes.

Le syndicaliste s’est rendu au Rendez-vous comme ordonné. Il franchit la porte en sans toquer à 19h59 exactement, criard et furieux.

Le syndicaliste, en froissant rageusement la convocation : C’est inadmissible des courriers comme celui…

Le Chef : Monsieur Malala. Mais enfin ! Nous sommes entrain de travailler, nous !
La Cheffette, quasiment en même temps que son chef : Revenez à 20h, soyez ponctuel !

Le syndicaliste avait jeté la convocation en boule en direction du bureau des chefs mais l’avait suivi de suite pour le ramasser.

Le syndicaliste, gêné, tout en restant colérique : Pardon, c’est vrai. Je reviens (en pointant l’index et le poing fermé vers la Cheffette).

Le Chef, à la Cheffette : Il vous aime bien.

Illico entré, illico ressorti, le syndicaliste comptait les secondes. Il entra de nouveau, toujours sans toquer.

Le Chef :           Monsieur Malala, nous vous attendions mais arrivez en retard !
Le syndicaliste, tenant la montre enroulée autour de son poigné : Ben, il est…
La Cheffette :    Il est 20 heures passées d’une minute, monsieur Malala !
Le Chef :           Assiez-vous, je vous en prie. Oui, là, sur le sofa.
Le syndicaliste, adouci : Il est drôlement confortable…
La Cheffette :    Ne vous en dormez pas dessus.
Le syndicaliste, le regard porté sur la poitrine de la Cheffette : Je ne garanti rien.
Le Chef :           Bon, revenons à l’essentiel. Pourquoi venez-vous nous voir?
Le syndicaliste : Votre convocation.
La Cheffette, de mauvaise foi, en regardant son Chef avec un sourire volontairement non ambigu : Quelle convocation ?
Le Chef :         Je n’ai vraiment pas aimé la manifestation que vous avez organisée monsieur Malala, c’est contre productif pour vous et pour l’entreprise.
La Cheffette, complétant le Chef en acquiesçant de la tête : Surtout pour vous. Et pour l’entreprise !
Le syndicaliste, en murmure au sujet de la Cheffette: Salope.
La Cheffette :     Quoi?!
Le syndicaliste :  Rien. Mes camarades ont perdu du pouvoir d’achat ces derniers temps…
Le Chef :           Camardes, pouvoir de mes couilles. Oui, et vous croyez que ça va s’arrêter ? (Montant le ton de sa voix) Bientôt vous allez même perdre vos emplois, « camarade » ! Parce que moi, il est hors de question que je perde mon Temps !
La Cheffette, lisant ses fiches : Bon, monsieur Malala, je vois que vous gagnez plus que le SMIC. Pour la nuisance que vous nous causez, je crois que c’est un peu cher payé. (Se tournant vers le Chef) Je préconise qu’on descende au SMIC.
Le syndicaliste, se levant du sofa en criant : S.A.L.O.P.E
Le Chef :           Monsieur Malala, rasseyez-vous ! Parlons des cent euros que vous avez ramassés lors de la dernière manifestation…
Le syndicaliste, revenu à son calme : Oui, et… ?!
La Cheffette, tout juste après son Chef : Et discrètement !
Le Chef :          Et des cent euros supplémentaires que vous recevez chaque mois sur votre compte en banque…

Le Chef avait donné l’ordre à son comptable de verser cent euros de plus par mois à quelques responsables syndicaux depuis au moins les douze derniers mois.

Le syndicaliste, quasiment en atermoiement sur le sofa qu’il ne pouvait plus quitter pour son confort : Mais la vie est dure… Nous souffrons, mes camarades et moi-même…
Le Chef :          Je comprends bien, monsieur Malala, mais… eh ! C’est comme ça, moins vous en avez tous, plus j’en ai, moi !
La Cheffette, à la limite de l’éclat de rire : Il fallait faire gestionnaire et non contestataire…
Le Chef :          Et vous savez, j’ai un cœur de sardine, moi…
Le syndicaliste, inaudible sauf de lui-même : Et des dents de requin.
Le Chef :         J’ai de la peine pour les petites gens comme vous et vos camarades, mais, honnêtement, pas assez… vraiment pas ! C’est la vie, (en se tournant vers la Cheffette) c’est comme ça, l’homme est égoïste, hein ?
La Cheffette :   Tout à fait
Le syndicaliste : C’est vrai, j’ai conscience qu’il faut améliorer notre productivité.
Le Chef :            J’aime quand vous parlez le même langage que moi.
Le syndicaliste : Que peut-on faire ?

Les tons s’étant apaisés, le Chef a convié monsieur Malala à un diner chez lui dans les semaines qui suivent. Il avait invité également d’autres directeurs de son entreprise.
  


Saynète 3 : Le diner de syndicaliste

Le Chef, la Cheffette, le syndicaliste, cinq directeurs


Dans ces diners que le Chef organisait quand il le souhaitait, il avait l’habitude d’inviter, en plus de ses directeurs, une personne dont il voulait se moquer sans qu’elle s’en aperçoive. Il en avait organisé un quand la Cheffette était arrivée et affichait son ambition. Le Chef en profita pour lui montrer qu’elle ne valait rien sinon ce qu’il décidait de lui accorder comme valeur. Il avait fait de même avec chacun des autres directeurs. Il en organise d’autres avec des fournisseurs qui se voulaient influents. C’était le tour du syndicaliste.

Entre eux, ils se désignaient en étoiles. Un directeur gagnait cinq fois le SMIC, il était un cinq étoiles, un autre six fois le SMIC était appelé un six étoiles, il y avait un dix étoiles et le directeur était appelé galaxie. La Cheffette que tous les directeurs détestaient sans le dire était une constellation.


Malala :                    Je suis en accord avec le Chef galaxie, nos commerciaux sont en sous performance en ce moment. Mais je crois qu’ils ont besoin de motivation…
Directeur six étoiles : Gnagnagna, gnagnagna, Malala, nous n’avons plus de marges de manœuvres en ce moment…
Directeur dix étoiles : Mais si, nous pouvons leur filer des chèques cadeaux pour acheter nos produits
La Cheffette :          Qu’en est-il des marges nettes ?
Malala, essayant de contribuer au dialogue en mâchouillant un bout de viande : Les chèques…
Le Chef galaxie :     Passez-moi le gigot, Malala
La Cheffette, assise à coté du Chef : Je vous ressers du vin ?
Le Chef :                 Merci poulette
Malala :                        Les chèques…
Directeur cinq étoiles : Malala, passez-moi la moutarde
Directeur dix étoiles :  Je pense qu’en T3 (trimestre 3), nous devrons baisser la masse salariale de 5%
Malala :                       Quelqu’un veut du gigot ? (Personne ne lui répond)
La Cheffette :              Comment pourriez-vous nous aider Malala ?



Saynète 4 : La bataille rangée

Le syndicaliste et ses travailleurs, le syndicaliste-rival et ses travailleurs, les chefs


Monsieur Malala avait convoqué une assemblée dégénérée de travailleurs et en a convaincu une partie qu’il fallait déposer les armes et se battre politiquement afin d’aboutir à ce qu’il avait convenu avec les directeurs : un accord gagnant-gagnant, « win-win » se plaisait-il à répéter le vocabulaire des chefs. Monsieur Pasmalala, cousin de monsieur Malala, néanmoins chef en opposition avec ce dernier, avait réussi à lever une foule de frondeurs qui refusaient l’accord des chefs. Une bataille rangée était organisée d’un commun accord le jour du 1er mai entre les deux syndicalistes.

Le jour de la bataille arrivée, messieurs Malala et Pasmalala avaient tiré à pile ou face pour désigner les positions et à qui grognerait le premier. Monsieur Malala, ayant gagné à la pirouette de la pièce de monnaie, il a choisit le lieu, l’intérieur de l’usine, et laissa la première salve à son cousin. Au dessus de l’usine, les chefs, avachis dans leurs fauteuils buvant du Champagne et du Clan Campbell en mâchouillant toute sorte d’agréables petits fours, observaient la bataille dans leurs grands écrans, pariaient des stocks options à qui des deux cousins pleurerait le premier.


Pasmalala, lançant les hostilités à vingt mètres de ses adversaires : Venduuuuuuus !
Ses travailleurs, cris, trompettes et vuvuzelas : Marchons, marchons, le sang impur, abreuve nos sillons…
Malala, levant le pousse : Pousse, pousse, pousse. (Voyant qu’ils ne s’arrêtaient pas, se tournant à ses supporters :) Ils ne comprennent rien…
Un de ses travailleurs : Fais-leur un « T » avec tes deux mains, c’est mieux…
Malala, posant ses doigts d’une main verticalement sur la pomme de l’autre : La marseillaise est non conventionnelle Pasmalala !
Pasmalala : Quand on se bat, on se bat avec tout ce qu’on peut, cousin !
Un directeur six étoiles, à l’adresse des autres directeurs, criant et mimant un coup de machette de karatéka : Biiiim !!! Bien dit !
Pasmalala, sur l’écho de ses travailleurs qui criaient encore « Vendus » : Toi, t’as baissé ton froc !
Malala, à ses travailleurs : Sortez les chèques cadeaux !

Les travailleurs ont tous brandit leurs chèques cadeaux aux bout de cure-dents tels des drapeaux un jour de campagne présidentielle, ce qui a dument énervé Pasmalala qui ordonna à ses troupes de se rapprocher d’un mètre avant de lancer d’autres salves.

Les travailleurs de Malala, chantant à tue-tête: Pouvoir d’achat, nous supportons Malala ; pouvoir d’achat, nous défendons Malala…

Pasmalala lança l’internationale socialiste en chœur avec ses travailleurs.
Le même directeur six étoiles : Yeeeees !
Le Chef, rigolant : Tu vas voir mon petit… Je double la mise !
Malala : Sortez-les chèques vacance !

Ses travailleurs sortirent les chèques vacances. Pasmalala et ses travailleurs continuèrent de chanter mais on entendait déjà un affaiblissement de leurs voix et des extinctions de vuvuzelas.
Les salves héroïques d’un coté et les ripostes économiques de l’autre se sont poursuivies. Pasmalala avait fini par craquer et verser des larmes sèches. Ses travailleurs se sont dispersé avec, toutefois, la satisfaction d’avoir mangé des sandwichs merguez et ne pas avoir travaillé de l’après-midi.

Le lendemain, un communiqué de presse était publié et le Chef interrogé à la télé des Chefs. La moitié des supporters de Malala avaient été économiquement licenciés, la totalité de l’activité des supporters de Pasmalala a été vendue et externalisée. Malala se fit une victoire de tout cela. L’action de l’entreprise s’est revalorisée de 30%. Au total, tous les directeurs ont augmenté la valeur de leurs portefeuilles actions même si le directeur six étoile avait perdu son pari.

Le Chef, plus riche que le Chef qu’il était avant, avait été félicité par Standard & Poors et se vit décerner la Cape du Requin doré, récompense prestigieuse avec laquelle il allait pouvoir se transformer, petit à petit mais définitivement, en vrai requin blanc.

19 août 2012

Politique :: L'affaire PSA nous montre le schéma de société qui nous attend

Article sélectionné par Le Plus NouvelObs (Plus de 3400 vues)

Il y a pléthore de dupes et les bals du 14 juillet 2012 ont fleuri d’aveugles, notables et autres prolétaires modernes. Les syndicats et les salariés de l’automobile qu’ils représentent, les politiques, anciens ou nouveaux, et les promesses qu’ils chantent. L’industrie automobile est morte en France comme dans tous les pays développés : seule subsistera une niche de qualité par gamme que l’Allemagne, en particulier, a déjà conquis. Pourquoi donc se refuse-t-on, en France, à cette réalité-fatalité ?

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18 février 2012

Politique :: Le chiffre d'un bilan quinquennal


Comment accueillir la candidature maladroitement dissimulée du président Sarkozy? Un chiffre (bien que réduisant totalement la complexité d'un quinquennat) me semble important pour illustrer la lecture d'un Bilan économique catastrophique. Ou tout au moins en donner un indicateur pertinent.


Une pollution de chiffres

Depuis 2002, une avalanche de chiffres nous a envahis. Il ne passe plus aucune émission politique, plus aucun journal sans qu'au moins un sondage ou un indicateurs économique ne nous soient jetés aux oreilles comme aux yeux avant que d'autres viennent les contredire…

Et les "docteurs" de l'économie et de la politique de nous expliquer, décortiquer, finalement palabrer, ce sur quoi eux mêmes ne sont pas si clairs.

De l'extrême gauche à l'extrême droite (toute profession médiatico-politique confondue), le chiffreest manipulé, tourné dans tous les sens (plus qu'une langue dans une bouche), abordé comme positif par les uns, descendu comme échec par les autres. Et nous, citoyens lambdas, nous écoutons, nous regardons, nous adhérons et prenons leurs chiffres pour argent comptant, nous nous faisons manipuler au point de ne nous baser que sur "nos convictions" altérées par leurs discours. Nous les "suivons par la foi", alors que, comme le dit Benjamin Franklin, "suivre uniquement par foi, c'est suivre aveuglément."


Alors, s'il ne fallait, tout de même, retenir qu'un chiffre pour déchiffrer le bilan du président sortant (et se méfier des promesses du nouvel arrivant), ça ne serait pas le taux - abstrait, non palpable - du chômage mais celui du "nombre de chômeurs supplémentaires par jour ou par mois" : depuis plusieurs mois (voire des années), ce nombre s'est élevé à plus de 1000 chômeurs par jour!
Pour une famille avec 2 enfants, ce chiffre représente, chaque jour, 4000 personnes directement impactées.
Est-ce les dizaines de salariés de Lejaby ou de SeaFrance sauvés qui contre-balanceraient ces 1000 chômeurs de plus par jour?! 

Big Brother n'existe pas: personne ne nous regarde.
Bon gré mal gré, le travail (le travailleur) n'est qu'une variable d'ajustement de la rentabilité économique et financière, comme tout autre facteur de production.

Le président sortant a beau paraitre puissant, dynamique, entreprenant, déterminé à la télé en allant dans une usine ou une autre, la réalité de l'inefficacité de ses politiques à l'égard de ceux qui en dépendent le plus (particulièrement les salariés les moins qualifiés) le rattrape. 

Il y a quelques jours, Nicolas Sarkozy déclarait sur TF1, en annonçant sa candidature, vouloir faire comprendre aux Français que tout n'était pas possible. Il semble avoir oublié qu'il y a cinq ans, tout juste, il nous ensorcelait avec son "ensemble tout devient possible". Va-t-il encore réussir nous ensorceler?

Prochain article: Regards mutilés.

18 novembre 2011

Nouvelle :: Inch' Allah?


J’aurais soupçonné Dieu d’injustice. Je l’aurai blasphémé, maudit et prêché la responsabilité comme seule force sans regret… 
J’aurais détruit Ton règne en étant martyre pour l’humanité…  Je l'aurais fait, si une seule fois je Te voyais tel que l’on me Te montrait.

Les jours me craignent pour m’approcher avec bonté. Ils me craignent au point de m'avoir entaillé, tranché, étouffé, sans oser me tuer . Ils sont si durs que j’aurais souhaité, pour me justifier, qu’ils aient imploré Ta grâce et Ta force pour me griller ainsi… Je Te refuse ce Destin mais on m’accuse d’être athée. 

Qui donc a fait de moi cet autiste que je suis, cet absent noté présent qui n’a de fonction que d’occuper, malheureusement, sa place? 
Un être flétri, un corps sain mais une âme malade. 
Un être blindé qui ne tire jamais, qu’on touche toujours et qui ne meurt jamais. Je parle toujours, j’ai cru dire bon, on ne m’entends guère, je ne pleure jamais, on m’ignore toujours… puis les jours m'étouffent, les nuits me séquestrent, je me bas pour ne pas oublier. Ne pas oublier de changer.

Oui, je n’ai pas oublié, j’ai changé.
J’ai changé pour ne plus être fort ni bon, ni beau, pour servir et être desservi. J’ai changé, de ce félin qui faisait parler, qui tuait toujours et qu’on ne touchait jamais. J’écoutais et guérissais… oui, mais j’ai changé.

J’étais mort le printemps de mes dix-neuf ans. La vie m’a tué, m’a ôté la survie. 
J’ai rejailli dans la vie. Pour retrouver la survie, ailleurs, différente en étant la même. Oh  mon Dieu! quel pêché ai-je fait pour être puni… mais non, Tu ne punis pas tant que je suis en vie.

J’ai perdu ma faiblesse, celle qui nous a unis; dit-on, je l’avais car Tu étais le refuge. 

Mais non ! s’ils savaient ce que je suis, si petit, détruit, si perdu, si fini… ils auraient dit : « Ton refuge ne suffirait » et que toute caresse me sauverait. Ils en auraient conclu qu’ils ne pouvaient conclure… car tout simplement ce fort que je suis, à leurs yeux, est lâche et dénudé.
Lâche et dénudé au point de vouloir Te défier, casser Ta loi et s’en faire une, armer les jours et les combattre, trouver les forts et les défendre, tuer le temps, l’âge et les limites, nier familles et amis, disparaître et renaître… crier gloire à l’argent, au désir, à la luxure, aux mille pêchés… changer des jours comme celui-ci.

Mais Tu es là, gloire à Toi. Ma haine et passagère et ce drame est éphémère. Inch’Allah ?!
J’aurais seulement voulu changer le monde. Le fais-Tu ou ne le fais-Tu pas? 

Texte écrit en 2000.

11 novembre 2011

Littérature :: Achour Ouamara :: Il était trois fois...

Le forgeron: ce personnage aux mains d'acier qui chauffe, brûle et caresse le fer pour lui donner sa forme, sa vie, son âme, sa beauté. Ainsi fait l'auteur d’Il était trois fois... de chaque mot. 
S'il ne fallait retenir que cent choses de "Il était trois fois...", la troisième serait que son auteur cisèle les mots en les habillant d'ange et de démon, d'amour et d'agonie. A tel point qu'il est impossible de ne pas voir qu'avant d'être essayiste et romancier, son auteur était linguiste. Aurait-il de l'encre à la place du sang?!
Sur chaque versant des trois fois, des mots oubliés du commun du language jaillissent du papier pour déceler l'immense jardin de la langue française. Le récit refait vivre Sade au féminin d'un érotisme cru et poétique. L'histoire d'un temps révolu dans un village lointain nous raconte d'ineffables vengeances sur fond de transgression morale. 
La première fois, des ébats sont orgies crasseuses autour desquelles des frères-ennemis se déchirent. Les uns revendiquent les traditions moralistes, des Saints et du Plus Haut, les autres, sans morale aucune, sont fervents de la luxure comme seul plaisir et du présent comme seul temps. 
Des rancunes d'antan sortent des hommes et femmes belliqueux, vengeurs et barbares. Bains de sang au yatagan, des thrènes et des youyous cohabitent et se battent, sans débattre, le nif et l'Amour... Y a-t-il une autre fin plus héroïque, plus ironique, aux lacérations poétiques qui puissent, d'un coup, tuer l'Homme et le Divin?
Et ce n'est qu'une lecture superficielle de la première partie du roman. 
Il était trois fois... aurait pu être "Il était trois Destins...", trois possibles Histoires, qui ont en commun le même fond (le même combat?): la lutte du féminin et du masculin. Lutte aux visages multiples: la femme et les femmes, la femme et l'homme, les femmes et les hommes. 
Il n'est pas question, dans ce roman, d'une quelconque victoire mais bien de cette lutte du masculin et du féminin, dans l'amour et dans la mort. Justement, amour et mort sont la signature génétique d'Il était trois fois...
Le roman est postfacé par Aïcha El Basri, un texte qui décripte, avec précision, simplicité et lucidité toute la richesse d'Il était trois fois...
S'il ne fallait retenir que cent choses de ce roman, la deuxième serait qu'il est difficile de restituer, dans un article comme celui-ci, le style littéraire du roman et de son auteur!
Achour Ouamara
Il était trois fois...
Éditions Marsa