Krim Belkacem, en réponse à la demande du chef de la délégation française, lors de la négociation des accords d’Evian, qui lui demandait de signer les accords sans les lire, avait répondu avant de lire: "Tous ce que je ne comprends pas n'est pas du français!"
Cette phrase décrit la maitrise de la langue et de la culture françaises de la part de ceux qui ont négocié, si ce n’est acquis, l’indépendance de l’Algérie. Phrase qui résume, s’il fallait une preuve, l’identité francophone de l’Algérie.

Hélas, cet héritage s’est peu à peu dégradé, notamment depuis la fin des années 1980, avec un choix politique clair : l’arabisation massive de la société algérienne. Cela a coïncidé avec plusieurs indicateurs non négligeables quant aux conséquences de cette politique : accroissement continu de la population algérienne (environ 11 millions en 1965, 22 millions en 1985 et 33 millions en 2005), accroissement de la scolarisation, diminution des flux migratoires vers l’Occident.
L’arabisation s’est manifestée par une diminution significative de l’enseignement du français dans le système éducatif algérien et l’augmentation de la présence des médias en langue arabe (journaux, télé, radio).
Les conséquences immédiates (dès les années 2000) ont été la diminution de la maitrise de la langue française par les générations nées après 1980, l’affaiblissement du niveau scolaire notamment des universitaires (ressenti également à l’échelle internationale où le « diplôme algérien » a perdu de sa valeur, affaiblissement dû aussi à la pauvreté des ressources documentaires et professorales en langue arabe).
Ce phénomène de régression de la qualité des études a été d’autant plus important que le nombre d’algériens scolarisés a explosé donnant naissance à une espèce de réussite illusoire cachant un vrai échec de la politique d’éducation ; le nombre important de diplômés, la hausse du taux de réussite au baccalauréat, la scolarisation croissante des filles, l’élévation de l’âge de sortie du système éducatif cachent, en effet, la dégradation de la valeur du diplôme algérien, à l’échelle nationale comme internationale.
A l’échelle internationale, les étudiants algériens arrivants, par exemple, sur le marché du travail français le constatent systématiquement : soit ils trouvent un travail en dessous de leurs qualifications soit ils sont contraints de refaire une ou deux années d’études supérieures dans les universités françaises. Notons que les ingénieurs algériens étaient bien appréciés pour leurs compétences jusqu’à la fin des années 1980 prouvant la qualité de leurs cursus et leur excellent niveau de français, langue de travail en France comme en Algérie.
A l’échelle nationale, les entreprises étrangères arrivées sur le marché algérien depuis les années 2000 ont constaté à quel point le niveau de qualification des jeunes algériens était éloigné de celui des européens. Une situation qui conduit le plus souvent ces entreprises à recruter des managers étrangers pour superviser la main d’œuvre locale, avec difficulté, ce qui n’arrange pas le développement de l’économie algérienne, dans la mesure où celle-ci a besoin, au delà d’une main d’œuvre productive et plus qualifiée, de plus de managers et de leaders compétents.
En 1989, Wolfgang Freund écrit dans une analyse des politiques culturelles mises en œuvre au Maghreb après les indépendances (La grande torture des esprits au Maghreb), publiée dans le Monde Diplomatique: « …Cette situation est d'une gravité extrême pour l'avenir des pays maghrébins, et on est loin d'en avoir trouvé la parade et d'en mesurer l'ampleur. »
Vingt-deux ans plus tard, pour celui qui regarde de près le système éducatif algérien, l’ampleur de ces politiques clair: la scolarisation massive menée depuis l’indépendance, qui a tourné à l’avantage de l’arabisation du système éducatif depuis la fin des années 1980, a sacrifié la qualité à la quantité de l’enseignement. La seule catégorie sociale ayant souffert de cette politique est la classe moyenne ; la classe riche ayant toujours eu la possibilité d’envoyer ses enfants se former à l’étranger et la classe pauvre ayant eu accès à un niveau de scolarisation minimal qu’elle n’aurait pas eu sans cette politique de scolarisation massive.
Ibn Khaldoun, aurait-il eu raison à quelques siècles d’intervalle en disant: «Idha âouribet khouribet » (Si vous l’arabisez vous la ruinez) ?!
La question n'est pas la langue arabe, extrêmement riche, mais les conséquences de l'arabisation du système éducatif sur la société algérienne: perte de vitesse du développement économique de l'Algérie, recul culturel, tensions politiques et régionales internes qui ne servent d'aucune façon les Algériens.
En conclusion, une revendication naturelle et urgente que peut ou doit formuler la jeunesse algérienne, mais pas seulement, serait d’exiger l’élévation du niveau d’étude et de formation professionnelle en Algérie afin de rejoindre, au plus vite, les standards internationaux. L’Algérie dispose des moyens financiers pour y parvenir, en a-t-elle, enfin, la conscience et la volonté politique ? Cela passera forcément par de grands investissements prioritaires dans le système éducatif public pour et par l’augmentation de structures alternatives d’éducation en langues étrangères (des écoles de langues, des écoles de management, des formations professionnelles obligatoires, etc.), à défaut, hélas peu probable, d’un frein ou d’un retour sur la politique d’arabisation.
Crédit Photo: Wikimedia
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire