Le vent du sud n’arrête pas de souffler. Il n'arrête pas de roder, le vent du sud. Il ne cesse de me rappeler que je n’ai rien à faire dans ce lieu maudit par sa bonté. Le vent du sud crie toujours sa colère et sa tristesse. Il me dit que, quoique je fasse, un seul regard vers le sud me dirait que ma joie est déguisée, que ma terre est loin d’ici… que jamais je deviendrai d’ici. Le vent du sud souffle encore, je tremble de peine et je perds mes feuilles, comme si tout ce que je me suis donné pour être beau et embellir mes jardins n’était qu’un effort dépaysé, sans racines, sans fruit et sans avenir. Non, avec un avenir forcé par la nature. Encore non, forcé par la vie.
Le vent du sud me dit de partir. Il me dit de prendre mes feuilles encore vertes et de retourner chez lui. Il dit que là-bas rien n’a changé, et tant mieux. Il dit que mes jardins sont les mêmes, que je leur manque autant qu’ils me manquent. Il dit qu’ils m’ont gardé ma place… et qu’ils n’attendent que moi, ils n'attendent que mon retour pour faire la fête. Dans les bois, sans rien, mais ça sera quand même la fête, ma fête.
Il dit que rien ne vaut le bonheur authentique, le vent du sud. Il sait que quoique je m’adapte, je n’oublierai jamais mes 190 années que j’ai passées là-bas. Le vent du sud pleure, me défie et me jure qu’à chaque fois que je verrais des arbres dans leur forêt, je souffrirais, et ça recommencerait, mille fois s’il le fallait.
Au sud, dans ces ruines d'il y a 200 ans, un cortège m’a escorté, heureux: un des siens est sauvé. Le vent du sud était jeune, impuissant, et, après tout, conscient de la sagesse de mon départ. « Oui, la-bas, il fait bon vivre. »
Mais « là-bas » il fallait renaître et vivre comme « Mowgli chez les loups. » Des loups, des hyènes, des lions et des vipères. Il fallait apprendre à manger, des années. Il fallait avoir cette nourriture, mais d’où et comment ?! Il fallait apprendre à marcher pour sortir. Sortir chercher cette nourriture. Mais encore où et comment ?! Pire encore, avec qui ?
« Tu n’es pas un être comme les autres même si t’en as l’air. », le vent du sud. Je ne savais pas que le passé serait l’enfer de mes souvenirs, le démon de mes nuits ou les larmes de ma solitude…
Mais les temps changent. Il est un temps où mes feuilles résistent. Elles ont pris des couleurs d’automne, en automne, et dansent quand une brise les sollicite. Mais les brises se font rares, car mes jardins le sont aussi. Passons ! voudrais-je, mais le vent du sud refuse. Et c’est quand les brises et les folies douces partent que la paix apparente et le regret sorcier s’installent. Le vent du sud règne et pointe son couteau dans ma plaie sans oser l’enfoncer… Le vent du sud bluffe. Je ne cèderai pas, lui dis-je. Tu céderas de gré ou de fer, me répéta-t-il. Le vent du sud bluffe, le vent du sud bluffe.
Et s'il ne bluffait pas?!
Texte écrit vers 2001.

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